Sita, active de 6h à 23h - Vivre à 100 à l’heure
- Ludivine Boucher
- 24 avr.
- 3 min de lecture
« Comme le corps s’est habitué à tout ça, je trouve que c’est normal, c’est devenu une
habitude. »
Je suis à Bondy Nord. J’entre dans le bâtiment de Sita, ma coiffeuse. Comme d’habitude, j’oublie l’étage et j’espère entendre une porte s’ouvrir pour m’orienter. C’est au troisième ou au quatrième, déjà ? Je me dis que quand je m’en serais rappelé, je vais devoir le noter pour m’en souvenir. Puis va savoir si c’est de l’arrogance ou parce que je surestime ma mémoire,
mais je le fais jamais. Même mécanisme pour tous mes nouveaux mots de passe internet. Je retrouve finalement l’étage en tendant l’oreille, et c’est sa fille qui m’ouvre. Je m’assois sur le canapé et j’attend Sita. Celle-ci explique fièrement à ses enfants qu’elle se prépare pour son interview. On est dans la chambre de sa fille qui était y’a à peine 1 mois un salon de coiffure improvisé. Ce qui m’a fait m’intéresser à Sita et à son rapport au temps, c’est un peu ça. Sa vie, ses journées, son temps, son appartement, sont partagés entre plusieurs volets.
Sita est d’abord elle-même mais aussi une épouse, une mère. C’est une femme qui a un emploi, c’est également une coiffeuse en extra. Comment elle vit cette multiplicité ?
Le temps divisé
À 6:00, que je travaille ou pas, je suis réveillée.
Sita commence ses journées à 6h00. Elle prend sa douche, se prépare, consacre un temps à la prière. Ensuite, elle passe aux enfants (elle en a quatre). Elle quitte son domicile à 8h00, les accompagne à l’école, puis prend directement la route en direction de son travail. À 14h00, Sita a terminé et rentre s’occuper de sa famille. C’est une fois de retour qu’elle se permet, de temps en temps, de coiffer. Elle s’endort vers 23:00, et reprend le même schéma tous les jours. Le week-end, elle se réunit parfois avec des amies, pour échanger sur leurs foyers, se donner des conseils, partager un moment. Sita parle de la coiffure comme d’une « bricole » qu’elle fait en bonus, quand elle a un peu de temps. Elle insiste pour dire que son « vrai travail » c’est aide-ménagère ! Mais un peu plus tard dans notre conversation, j’apprends que son rêve, pendant une dizaine d’années, a été d’ouvrir un salon de coiffure... Que s’est-il passé ?
Projections et rêves

Pour moi, le rêve c’est le temps qu’on s’imagine. C’est la projection de soi dans un espace-temps différent, imaginé, souhaité, construit, et plus ou moins réaliste. Il n’y a ni temporalité, ni âge pour rêver et pour se projeter. Que ce soit sur cinq, dix, quinze ans, je pense que c’est une de nos libertés les plus fondamentales et qu’il faut s’y accrocher, parce que tous les rêves sont d’une certaine manière, liés à l’espoir, qu’on les assume ou non. Par assumer, je veux dire, auprès des autres, mais aussi et surtout de soi à soi. Les deux me sont personnellement difficiles. Sita, elle, n’a pas peur de rêver, de partager ses ambitions, de les adapter puis transformer en fonction de ce qu’elle vit, et surtout de les assumer. Elle aimait la coiffure, alors elle a fait une école de coiffure et est venue en France. Elle s’est formée pendant 2 ans, puis a commencé à coiffer ses proches.
Mon rêve c’était d’être une grande coiffeuse, d’ouvrir mon propre salon ! Mais mon rêve s’est brisé depuis le coronavirus.
Et depuis ? Pas le temps de se laisser abattre, ni de se contenter de ce qu’elle fait aujourd’hui. Je lui demande si elle a de nouvelles ambitions professionnelles, elle me
répond que son nouveau rêve, c’est de devenir aide-soignante, qu’elle fera les différentes étapes. Ce que je trouve admirable chez Sita, c’est que, même si on pourrait croire qu’au quotidien elle est prise dans un rythme difficile et imposé, elle a une volonté de prendre le contrôle de son temps, grâce aux rêves et à la foi. Au bout de cette conversation, les mots qui résonnent en moi ce sont surtout ceux qu’elle m’a dit au tout début lorsque je lui ai demandé de se définir. Je vois clairement ce qu’elle veut dire. « Femme battante, travailleuse, beaucoup concentrée ».
La pièce au crochet
J’ai voulu créer une sorte de voile léger dont chaque couleur raconterait un fragment de sa vie. Le blanc, placé au dessus de sa tête, symbolise ce qu’elle est profondément, son essence. Le rouge évoque son mariage, son rôle d’épouse. Puis vient la pelote multicolore, pour ses quatre enfants, avec chacun sa particularité. Le bleu, plus froid, représente le monde du travail salarié, celui des contraintes et des dures responsabilités. Enfin, j’ai terminé par la même couleur, mais en bambou, pour incarner ses projets personnels et sa consécration à ce qu’elle nomme ses « bricoles ».



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